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Itinérance cachée chez les femmes âgées : la facture de l’inaction

Les données officielles sur l’itinérance au Québec sous-estiment systématiquement la réalité vécue par les femmes âgées. Contrairement aux hommes qui dorment dans les refuges ou dans la rue, les femmes de 60 ans et plus pratiquent ce qu’on appelle l’itinérance cachée : elles couchent chez des connaissances, dans leur voiture, ou restent dans des situations de violence pour éviter la rue. Cette invisibilité statistique a un coût énorme : elle retarde l’intervention, empêche la prévention ciblée, et condamne ces femmes à un parcours de détérioration accélérée de leur santé physique et mentale. Quand on ne mesure pas un problème correctement, on ne peut pas y répondre efficacement.

Les causes structurelles de cette situation sont bien documentées. Les pensions de vieillesse et les revenus de retraite demeurent insuffisants pour couvrir les loyers actuels, particulièrement dans les grands centres urbains où une chambre décente coûte désormais plus de 800 $ par mois. À cela s’ajoutent des trajectoires de vie marquées par la violence conjugale, les ruptures familiales, et des décennies de travail précaire ou non rémunéré qui n’ont généré aucune épargne. Une étude récente du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) montre que 43 % des femmes en situation d’itinérance de plus de 55 ans ont quitté un logement en raison de violence domestique. Ce n’est pas un hasard : c’est une défaillance systémique.

Les conséquences mesurables de cette situation sont dramatiques. L’instabilité résidentielle accélère le déclin cognitif, aggrave les maladies chroniques comme le diabète et l’hypertension, et multiplie les hospitalisations d’urgence. L’isolement social qui accompagne l’itinérance réduit drastiquement l’accès aux soins préventifs et augmente la vulnérabilité face à l’exploitation financière et sexuelle. Une étude de l’Université McGill publiée en 2025 révèle que l’espérance de vie des femmes itinérantes de plus de 60 ans est inférieure de 12 ans à la moyenne québécoise. Chaque année passée dans l’instabilité coûte plus cher au système de santé que n’importe quelle intervention préventive, mais nous continuons de financer l’urgence plutôt que la prévention.

Les politiques actuelles souffrent d’une lacune fondamentale : elles sont conçues pour gérer la crise, pas pour l’éviter. Les refuges d’urgence ne sont pas adaptés aux besoins spécifiques des femmes âgées qui ont besoin de calme, de sécurité, d’accès à des soins médicaux réguliers et de soutien psychosocial continu. Le logement social accessible existe, mais les listes d’attente s’étirent sur des années. Entre-temps, ces femmes glissent entre les mailles du filet. Le manque de coordination entre les services sociaux, les organismes communautaires et le réseau de la santé crée des zones grises où personne n’assume la responsabilité du suivi. Cette fragmentation administrative a un coût humain et financier considérable.

Les solutions existent et sont économiquement viables. Il faut d’abord augmenter massivement l’offre de logement social adapté aux aînées, avec des services intégrés sur place. Ensuite, garantir un revenu de base décent pour toutes les personnes de 65 ans et plus, indexé au coût réel du logement. Créer des équipes mobiles spécialisées capables d’intervenir tôt, avant que la situation ne devienne irréversible. Financer adéquatement les ressources communautaires qui connaissent ces femmes et peuvent les accompagner. Selon une analyse coûts-bénéfices réalisée par l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), investir 150 millions annuellement dans la prévention de l’itinérance chez les aînées permettrait d’économiser plus de 400 millions en frais hospitaliers et en interventions d’urgence sur cinq ans. L’empathie seule ne suffit pas : les données nous montrent clairement où diriger nos ressources.

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