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Pouvoir de marché : pourquoi la concentration coûte cher

Chaque trimestre apporte son lot d’annonces de fusions et d’acquisitions qui font vibrer les marchés financiers. Les titres célèbrent la solidité des bilans, la « vision stratégique » des PDG et la valorisation astronomique des transactions. Pourtant, derrière ces opérations qui font la une, se cache une question que l’on évite soigneusement : à qui profite réellement cette concentration croissante du pouvoir économique? Car si les actionnaires trinquent au champagne, les travailleurs et les consommateurs, eux, se retrouvent trop souvent avec la facture.

La concentration sectorielle n’est pas un phénomène nouveau, mais son accélération ces deux dernières décennies change la donne. Selon plusieurs études, dont celles de l’OCDE et de chercheurs en économie industrielle, la part de marché détenue par les quatre plus grandes entreprises dans de nombreux secteurs a augmenté substantiellement depuis les années 2000. Cette consolidation s’accompagne d’un pouvoir de négociation accru face aux fournisseurs, aux employés et aux clients. Le problème? Ce pouvoir ne se traduit pas automatiquement par de meilleurs salaires, des conditions de travail améliorées ou des prix plus justes.

Prenons l’exemple du commerce de détail ou des télécommunications au Canada. Les grandes acquisitions y ont certes créé des géants capables de rivaliser à l’échelle continentale, mais elles ont aussi engendré des oligopoles où la concurrence s’étiole. Les données du Conference Board du Canada et de Statistique Canada montrent que, malgré la croissance de la productivité dans certains secteurs consolidés, les salaires réels stagnent et la précarité d’emploi persiste. En d’autres termes, la taille ne garantit ni le partage équitable des gains ni la qualité de l’emploi. C’est précisément là que le discours social-démocrate doit intervenir : la performance économique ne vaut que si elle irrigue l’ensemble de la société.

L’enjeu n’est donc pas de condamner toute fusion ou acquisition par principe, mais de questionner les critères d’évaluation. Trop souvent, on mesure le succès d’une économie à la capitalisation boursière ou aux marges bénéficiaires, en oubliant les indicateurs sociaux : taux de syndicalisation, écart salarial, accès aux avantages sociaux, impact environnemental. Un État social-démocrate digne de ce nom devrait conditionner l’approbation des grandes transactions à des engagements concrets en matière d’emploi, de formation et de redistribution. Cela suppose aussi de renforcer les autorités de la concurrence et de leur donner des mandats élargis, incluant des considérations de bien-être collectif et non seulement de prix à court terme.

Une économie saine ne se mesure pas à sa taille, mais à ses effets. Si la concentration permet des gains d’efficacité réels, ceux-ci doivent se traduire par des hausses de salaires, de meilleures conditions de travail et une réduction des inégalités. Autrement, nous célébrons non pas la prospérité, mais l’accumulation privée au détriment du bien commun. Le pouvoir de marché n’est pas une médaille : c’est une responsabilité qui appelle des comptes. Et c’est à nous, citoyens et décideurs, de les exiger.

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