Dans les refuges de Montréal, une réalité silencieuse émerge: celle des femmes de 65 ans et plus qui glissent vers l’itinérance sans que personne ne les voie vraiment tomber. Lise, 72 ans, dort depuis trois mois sur le divan de sa nièce après avoir quitté un conjoint violent. Monique, 68 ans, partage une chambre insalubre avec deux autres personnes depuis que sa pension de vieillesse n’a plus suffi à payer son loyer. Leurs histoires ne font jamais les manchettes, pourtant elles incarnent une crise qui prend de l’ampleur: l’instabilité résidentielle des aînées, invisible dans les statistiques officielles parce qu’elle ne ressemble pas à l’image qu’on se fait de l’itinérance.
«Je n’ai entendu que des récits de violence», confie Amélie Fontaine, intervenante dans un organisme communautaire pour femmes en difficulté. Violence conjugale qui explose après des décennies de silence, deuils qui fracturent les équilibres fragiles, ruptures familiales qui laissent des femmes sans filet de sécurité. Ces trajectoires ont toutes un point commun: elles mènent des femmes âgées vers des situations précaires qu’elles cachent par honte, par fierté ou simplement parce qu’elles ne savent pas vers qui se tourner. «Elles nous arrivent épuisées, ayant tout essayé pour rester debout, pour ne déranger personne», ajoute l’intervenante, les yeux humides.
Le portrait statistique de l’itinérance au Québec ne capture pas ces réalités. Les femmes âgées dorment rarement dans la rue; elles «couchsurfent» chez des connaissances, louent des chambres insalubres, s’entassent dans des refuges temporaires ou restent prisonnières de relations toxiques faute d’alternative. Cette invisibilité a un prix: elles ne sont pas comptées, donc elles ne sont pas aidées. «On attend que tout casse avant d’intervenir, alors qu’avec un soutien préventif, on pourrait éviter tant de souffrance», déplore Marie-Claude Perron, coordonnatrice d’un réseau de maisons d’hébergement.
Derrière ces chiffres absents se cachent des vies entières de travail précaire, de pensions inadéquates et de sacrifices familiaux non reconnus. Plusieurs de ces femmes ont élevé leurs enfants seules, travaillé au noir pour joindre les deux bouts, quitté le marché du travail pour prendre soin de parents malades. À 65 ans, leur pension de vieillesse ne suffit pas à couvrir un loyer décent dans les grandes villes. «J’ai travaillé toute ma vie, et aujourd’hui je ne peux même pas me payer un appartement à moi», témoigne Jocelyne, 70 ans, qui partage un trois et demi avec deux colocataires rencontrées dans un refuge.
Les organismes communautaires réclament des hébergements dignes spécifiquement adaptés aux besoins des femmes âgées, un soutien psychosocial pour guérir des traumatismes accumulés, et surtout des politiques publiques qui placent la sécurité résidentielle au cœur des priorités. «Chaque femme mérite de vieillir en sécurité, dans un chez-soi qui soit vraiment le sien», martèle Amélie Fontaine. Pour Lise, Monique, Jocelyne et tant d’autres, ce n’est pas une faveur qu’elles demandent, c’est un droit fondamental qu’on leur a trop longtemps refusé. Il est temps que leur silence cesse d’être une excuse pour notre inaction collective.





