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Quand la concentration du commerce de détail avale le monde

L’annonce de la plus grosse acquisition de l’histoire d’Alimentation Couche-Tard pourrait ressembler à une success story québécoise — encore une multinationale d’ici qui fait vibrer la Bourse. Pourtant, vue de Lagos, de Manille ou de Tanger, cette expansion ressemble surtout à un chapitre de plus dans un récit global bien connu : celui de la concentration implacable du commerce de détail. Pendant que les actionnaires de Laval célèbrent, des milliers de travailleurs précaires, de fournisseurs écrasés et de petits commerçants locaux subissent les conséquences d’un modèle économique qui valorise la taille au détriment de tout le reste. La mondialisation n’a jamais été neutre — et elle l’est encore moins quand elle prend la forme d’une fusée à dépanneurs.

Cette frénésie d’acquisitions n’est pas propre à Couche-Tard. Partout sur la planète, les géants du détail — Amazon, Carrefour, Walmart, Tesco — grossissent par absorption successive, rationalisant leurs chaînes d’approvisionnement jusqu’à l’os. Ce qu’on appelle pudiquement « efficacité logistique » signifie souvent : entrepôts robotisés où les conditions de travail relèvent du chronométrage dystopique, contrats zéro heure, et pression constante sur les fournisseurs du Sud global pour maintenir des marges de profit indécentes. Les flux de marchandises traversent désormais le monde à une vitesse inouïe — mais la richesse, elle, reste bloquée au Nord.

Dans ce contexte, l’idée que plus une entreprise est grande, plus elle est « résiliente », relève du mythe néolibéral. La pandémie nous a montré l’inverse : ces chaînes d’approvisionnement ultra-centralisées se brisent au premier choc. Quand une usine ferme au Vietnam, ce sont des rayons vides à Montréal. Quand un conflit bloque le canal de Suez, c’est toute la machine qui se grippe. La taille ne protège pas : elle crée des vulnérabilités systémiques. Et pendant ce temps, les petits commerces locaux — ceux qui pourraient offrir une réelle résilience — disparaissent, incapables de rivaliser avec des entreprises qui optimisent fiscalement à l’échelle planétaire.

Il y a aussi une dimension politique qu’on oublie trop souvent. Ces mégafusions échappent de plus en plus aux régulations nationales. Couche-Tard opère dans combien de pays, sous combien de juridictions fiscales différentes? Comment un État peut-il encore garantir des droits sociaux, des normes environnementales ou une souveraineté alimentaire quand les décisions stratégiques se prennent à des milliers de kilomètres, dans des conseils d’administration où seul compte le rendement trimestriel? Comme me le confiait récemment une militante syndicale brésilienne : « Nos gouvernements négocient avec des entreprises plus puissantes qu’eux. Ce n’est plus de la démocratie, c’est de la vassalité économique. »

Alors oui, on peut applaudir le savoir-faire logistique de Couche-Tard. Mais gardons les yeux ouverts : chaque acquisition de ce type redessine les rapports de force mondiaux, érode la capacité des États à agir pour l’intérêt public, et creuse les inégalités entre ceux qui possèdent les infrastructures et ceux qui les alimentent de leur travail. L’alternative existe — commerce équitable, coopératives, circuits courts — mais elle exige qu’on cesse de confondre croissance et progrès. Dans un monde fini, l’expansion infinie des uns signifie toujours l’extraction infinie chez les autres. Et ça, aucun slogan corporatif ne pourra jamais le maquiller.

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