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Pauvreté des femmes âgées : de Montréal à Manille, l’alerte

Les rues de Montréal cachent une réalité que l’on préfère ne pas nommer: celle des femmes de plus de 60 ans dormant dans les refuges d’urgence ou errant entre centres communautaires. Ce phénomène n’a rien de local. De Buenos Aires à Manille, de Casablanca à Melbourne, les organisations internationales tirent la sonnette d’alarme sur une crise silencieuse qui traverse toutes les latitudes. Selon HelpAge International, près de 250 millions de femmes âgées vivent sous le seuil de pauvreté dans le monde, victimes d’un cocktail toxique: inégalités salariales accumulées, travail invisible non rémunéré, systèmes de retraite discriminatoires et explosion des coûts du logement.

Au Québec comme ailleurs, la trajectoire est tristement similaire. Une vie consacrée au travail précaire, au temps partiel imposé par les responsabilités familiales, aux emplois domestiques sans cotisations sociales — et voilà comment on se retrouve à 70 ans avec une pension dérisoire. L’Organisation internationale du Travail documente cette injustice structurelle: dans les pays du Sud global, 80% des femmes âgées n’ont aucune protection sociale digne de ce nom. Mais même en Europe occidentale, l’écart de pension entre hommes et femmes dépasse 30% dans plusieurs États. La pauvreté des aînées n’est pas un accident, c’est l’aboutissement mathématique d’une vie d’inégalités de genre.

Les réponses gouvernementales révèlent un gouffre entre rhétorique et action. Pendant que la Corée du Sud développe des logements sociaux spécifiquement adaptés pour femmes âgées seules et que certaines villes espagnoles mettent en place des programmes de soutien au revenu ciblés, le Canada — pourtant membre du G7 — peine à reconnaître l’ampleur du problème. Le Réseau québécois des OSBL d’habitation estime qu’il faudrait construire 50 000 logements sociaux supplémentaires rien que pour absorber la demande actuelle. Au Royaume-Uni, l’ONG Age UK rapporte une hausse de 44% de l’itinérance féminine chez les plus de 55 ans depuis 2015, conséquence directe des coupes dans le logement social.

Cette invisibilité n’est jamais fortuite. Comme le souligne la sociologue indienne Arundathi Roy, «les sociétés conçoivent des mécanismes sophistiqués pour ne pas voir ce qu’elles ont choisi d’ignorer». Les femmes âgées cumulent les handicaps de la marginalisation: trop vieilles pour le marché du travail, trop pauvres pour intéresser la classe politique, trop discrètes pour faire la une. Au Bangladesh, au Pérou ou au Maroc, les ONG locales documentent les mêmes phénomènes: grand-mères expulsées par la gentrification, veuves sans droits de succession, migrantes âgées sans statut régulier ni filet de sécurité.

La crise climatique vient aggraver cette vulnérabilité dans des proportions alarmantes. Lors des vagues de chaleur extrême qui frappent désormais tous les continents, ce sont les femmes âgées isolées qui meurent en premier — à Karachi comme à Vancouver. Les catastrophes naturelles les déplacent sans qu’elles aient les ressources pour reconstruire. Et partout, la réponse internationale demeure fragmentée, sous-financée, incapable de reconnaître cette intersection explosive entre âgisme, sexisme et néolibéralisme. Tant que les gouvernements considéreront la protection sociale comme une dépense plutôt qu’un investissement dans la dignité humaine, les femmes âgées continueront de payer le prix des crises que nos sociétés refusent obstinément de nommer.

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