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Itinérance des aînées : quand la croissance avale la justice

On célèbre les grandes acquisitions comme des victoires nationales, on applaudit les fusions qui gonflent les bilans, on parle de « croissance » comme si le mot lui-même était une bénédiction. Mais pendant que les communiqués de presse ventent les mérites d’une transaction corporative de plus, des femmes de 65 ans et plus se retrouvent à la rue parce qu’elles n’arrivent plus à payer leur loyer. Voilà la hiérarchie obscène de nos priorités publiques : nous valorisons l’expansion des empires économiques pendant que les filets sociaux qui devraient protéger les plus vulnérables s’effilochent sous nos yeux, déchirés par l’indifférence systémique.

Cette semaine, deux nouvelles ont cohabité dans l’actualité sans que personne ne semble troublé par leur coexistence monstrueuse. D’un côté, le triomphe du marché, de l’autre, la détresse silencieuse de celles qu’on pousse hors du logement, hors de la dignité, hors du contrat social. Les choix budgétaires ne tombent pas du ciel : ils révèlent qui compte et qui ne compte pas. Quand l’État facilite les opérations financières des géants pendant que les aînées glissent vers l’itinérance, le message est limpide. La performance économique prime sur l’existence humaine.

Le langage lui-même est un révélateur. On parle de « croissance » pour décrire l’accumulation de capital, jamais pour évoquer l’accès au logement ou la sécurité des aînées. Pourtant, quelle croissance vaut quoi que ce soit si elle ne nourrit pas la dignité collective? Si elle laisse derrière elle des corps épuisés, des vies brisées, des femmes qui ont travaillé toute leur vie et se retrouvent sans toit à l’âge où elles devraient enfin respirer? Ce vocabulaire aseptisé cache une violence structurelle : celle d’un système qui valorise le profit au détriment de tout le reste.

Les ressources existent. L’argent coule à flots quand il s’agit de soutenir les stratégies d’expansion, de garantir les prêts, d’alléger la fiscalité des entreprises performantes. Mais pour construire du logement social, pour augmenter les allocations qui permettraient aux femmes âgées de survivre avec décence, soudain, les coffres sont vides. On nous dit qu’il faut être « réalistes », qu’on ne peut pas tout faire. Pourtant, on trouve toujours quand il s’agit de servir ceux qui possèdent déjà. La réalité, c’est que nos gouvernements ont fait un choix : protéger la richesse plutôt que la vie.

Alors voici la question morale qui devrait nous hanter : qui est protégé quand tout vacille? Quand l’économie tangue, quand les crises se succèdent, qui reçoit les bouées de sauvetage et qui coule en silence? Tant que nous accepterons que les grandes acquisitions fassent la une pendant que l’itinérance des aînées reste une note en bas de page, nous serons complices de cette hiérarchie mortifère. La justice ne viendra pas de la croissance : elle viendra du refus collectif de laisser quiconque derrière, peu importe ce que les bilans financiers en disent.

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