La récente nomination de Kevin Hassett à un poste stratégique dans le dispositif économique américain a de quoi inquiéter. Ancien conseiller de Donald Trump, Hassett a souvent mis son entregent intellectuel au service de la rhétorique populiste, contredisant données et consensus académique pour justifier des politiques fiscales régressives. Le fait qu’un tel profil accède à une fonction d’influence dans une institution censée être indépendante interroge — non pas seulement sur sa capacité à séparer science et idéologie, mais sur l’étanchéité réelle entre économie et pouvoir politique.
L’idée que les institutions économiques doivent être neutres est un pilier du libéralisme démocratique moderne. Banques centrales, bureaux de statistiques, conseils budgétaires : tout semble calibré pour minimiser l’arbitraire politique. Pourtant, cette prétendue technocratie apolitique repose souvent sur une fiction. Les décisions dites « objectives » sont prises dans un cadre normatif, façonné par des choix idéologiques implicites. Les nominations comme celle de Hassett ne font que rendre visible ce qui est trop souvent dissimulé derrière le voile d’apparente rationalité.
Cette tension n’est pas nouvelle, mais elle s’intensifie dans un contexte de montée des autoritarismes soft, où le respect apparent des formes démocratiques masque une volonté de capter les mécanismes de pouvoir. L’autorité des institutions économiques devient alors un levier à instrumentaliser. En politisant la Fed, ou en plaçant des fidèles dans les instances budgétaires, les gouvernants délégitiment ceux qui contestent leur narratif économique. À terme, ce glissement peut entamer la confiance dans nos systèmes démocratiques, en brouillant les lignes entre expertise et propagande.
Face à cela, il ne faut ni céder au cynisme, ni se satisfaire d’une neutralité de façade. Il est urgent de promouvoir une réelle transparence du fonctionnement de ces institutions, un pluralisme des profils et des visions économiques représentées, et un contrôle parlementaire rigoureux de leurs processus de nomination. L’économie n’est pas qu’une science mathématique : elle est aussi un projet collectif, ancré dans des choix de société que nous avons le droit — et le devoir — de débattre publiquement.
L’indépendance monétaire ne doit pas devenir un écran de fumée pour une confiscation du débat démocratique. Elle n’a de sens que si elle s’inscrit dans une architecture institutionnelle où la compétence va de pair avec la redevabilité, et où l’expertise n’est pas un masque, mais un service rendu au bien commun. La nomination de figures idéologiquement marquées met à mal cet équilibre. En économie comme en politique, il ne suffit pas d’avoir raison seul : il faut aussi être digne d’écoute et de confiance collective.





