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Philanthropie et pouvoir : don social ou domination privée ?

La philanthropie a longtemps été vue comme un outil de justice sociale, une manière pour les plus riches de « redonner à la société ». Mais les chiffres récents jettent une ombre sur cette image. Au Canada, les fondations privées détiennent environ 120 milliards de dollars d’actifs, mais n’ont l’obligation légale d’en redistribuer qu’une fraction : 5 % par an, un seuil à peine corrigé en 2022. En pratique, cela signifie que l’essentiel de ces sommes reste investi, générant des revenus financiers protégés par des exemptions fiscales, sans véritable contrepartie démocratique ni sociale.

Les avantages fiscaux consentis aux fondations représentent un coût réel pour l’État, estimé à plusieurs milliards par année. Pourtant, contrairement aux services publics dont le financement suit un processus parlementaire, les orientations des dépenses philanthropiques échappent au débat démocratique. Les mécènes choisissent les causes qu’ils appuient, souvent en fonction de leurs propres valeurs, de leurs réseaux ou intérêts culturels. Résultat : les zones à faible visibilité médiatique, comme la santé mentale en contexte autochtone ou l’aide juridique, restent grandement sous-financées.

Le manque de transparence aggrave le problème. Selon une étude de Charity Intelligence, moins de la moitié des plus grandes fondations canadiennes publient des données détaillées sur leur gouvernance ou l’impact de leurs dons. Cela rend difficile l’évaluation de leur utilité collective. Au-delà des bonnes intentions affichées, plusieurs fondations fonctionnent comme des véhicules de conservation du capital, voire d’influence politique. L’activisme philanthropique des grandes fortunes menace de capter le débat public, renforçant une forme de pouvoir économique déguisé en générosité.

Pour remédier à ces dérives, des propositions concrètes émergent : hausser le taux minimal de distribution à 10 %, limiter les frais de gestion abusifs, obliger la divulgation détaillée des investissements et des bénéficiaires, ou encore encadrer les fondations donatrices liées à des intérêts économiques majeurs. En Australie et au Danemark, des dispositifs similaires ont permis d’assainir la relation entre philanthropie et intérêt public. Ces mesures visent à assurer que la redistribution ne soit pas contournée au nom de la charité.

En dernier ressort, le débat sur la philanthropie renvoie au cœur du contrat social : qui décide de ce qui est juste, et selon quelles règles ? Permettre à une minorité fortunée de définir l’action sociale de demain revient à affaiblir nos mécanismes collectifs de redistribution. La lutte contre les inégalités ne peut reposer sur la bonne volonté des milliardaires. Elle doit passer par des politiques efficaces, équitables, et démocratiquement décidées. La philanthropie peut compléter cet effort, mais elle ne doit en aucun cas le remplacer.

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