Vendredi, on inaugurera en grande pompe le pont Gordie-Howe entre Windsor et Detroit. Des discours solennels, des rubans coupés, des poignées de main devant les caméras. Le rituel politique habituel pour célébrer une infrastructure colossale de 6,4 milliards de dollars. Mais pendant que les élus paradent devant cet ouvrage d’acier et de béton, qui pose les vraies questions ? À qui profite réellement cette autoroute transfrontalière ? Et surtout : est-ce vraiment ça, l’avenir qu’on veut construire avec l’argent public ?
Ce pont incarne parfaitement la logique infrastructurelle du 20e siècle qu’on persiste à reproduire en pleine urgence climatique. On mise tout sur le transport routier de marchandises, sur la fluidité du commerce continental, sur la compétitivité économique mesurée en camions par heure. Pendant ce temps, les réseaux de transport collectif de nos villes crient famine, les logements sociaux restent des promesses creuses, et la transition écologique attend toujours son chèque de 6 milliards. Chaque dollar investi dans l’asphalte et l’acier est un dollar qui n’ira pas vers les énergies renouvelables, les trains de banlieue ou les quartiers résilients.
Les promoteurs du projet nous vendent les retombées économiques locales comme une évidence. Des emplois en construction, certes — temporaires. Du commerce accru, peut-être — mais pour qui, exactement ? L’histoire récente nous a appris que ces grands projets enrichissent d’abord les entreprises transnationales et les investisseurs, pas les communautés frontalières qui respirent les émissions des camions et voient leur territoire fragmenté par les voies d’accès. Windsor et Detroit méritaient mieux qu’une nouvelle artère de bitume : elles méritaient des investissements massifs dans le logement abordable, dans la décontamination industrielle, dans les infrastructures vertes.
L’inauguration du pont Gordie-Howe devrait nous forcer à regarder en face notre relation malade aux grands ouvrages. On les fétichise, on les transforme en symboles de puissance et de modernité, mais on refuse d’interroger leur pertinence dans un monde qui doit réduire ses émissions de 50 % d’ici 2030. On applaudit la prouesse technique sans débattre des priorités politiques qui la sous-tendent. Ce pont aurait pu être un train à haute fréquence. Il aurait pu être un réseau complet de transport actif. Il aurait pu être des milliers de logements coopératifs. Mais non : on a choisi l’asphalte, encore et toujours.
Si on veut vraiment parler d’avenir, parlons infrastructures de vie, pas infrastructures de croissance. Parlons systèmes qui connectent les humains plutôt que les marchandises. Parlons chantiers qui réparent l’urgence sociale et écologique au lieu de perpétuer la logique extractiviste. Le pont Gordie-Howe ne sera pas le dernier grand projet qu’on nous présentera comme incontournable. Mais chaque fois qu’un ruban se coupe, nous devons exiger de savoir : incontournable pour qui ? Et à quel prix pour notre avenir collectif ?





