Trente ans après le déluge du Saguenay, Johanne Larouche se souvient encore de chaque seconde. Cette survivante n’a rien oublié : ni l’eau qui montait, ni la peur, ni l’attente interminable des secours. Son témoignage résonne aujourd’hui comme un cri d’alarme. Parce que derrière chaque catastrophe naturelle, ce sont toujours les mêmes familles qui paient le plus lourd tribut : celles qui vivent dans des logements précaires, celles qui n’ont pas de voiture pour fuir, celles dont les économies ne suffisent pas à tout reconstruire. Les catastrophes climatiques ne font pas de discrimination, mais leurs conséquences, elles, frappent d’abord les plus vulnérables.
Marie-Claude Bélanger, intervenante dans un centre communautaire de Chicoutimi, le constate tous les jours : « Les familles qu’on accompagne n’ont pas de marge de manœuvre. Quand il y a une alerte, elles ne peuvent pas se payer un hôtel, elles n’ont pas de réseau pour les accueillir. » Pour ces ménages, une politique de prévention ne peut pas être qu’un plan d’évacuation affiché sur un site web. Elle doit se traduire en gestes concrets : des logements sécuritaires loin des zones inondables, des refuges accessibles rapidement, des travailleurs de proximité formés pour intervenir avant que la crise n’éclate. Ce que ces familles attendent de l’État, c’est qu’il anticipe leur réalité, pas seulement qu’il réagisse une fois le drame survenu.
Les aînés sont particulièrement à risque. Dans les dernières inondations printanières, plusieurs personnes âgées ont été évacuées trop tard, faute de suivi adapté. Ginette Tremblay, 72 ans, raconte avoir passé deux jours seule dans son logement du rez-de-chaussée pendant que l’eau montait : « Personne ne m’a appelée, personne n’est venu vérifier. J’ai attendu que mon voisin frappe à ma porte. » Ce n’est pas un cas isolé. Les municipalités manquent de registres à jour, les services sociaux peinent à rejoindre les personnes isolées. Prévenir, ce n’est pas seulement prévoir : c’est aussi savoir qui est où, et s’assurer que personne ne reste derrière.
Selon Martin Leblanc, pompier volontaire depuis vingt ans, « chaque heure gagnée en amont sauve des vies et évite des traumatismes ». Il insiste sur l’importance de former les citoyens, d’organiser des exercices dans les quartiers, de créer des réseaux d’entraide de voisinage. La préparation n’est pas un luxe bureaucratique : elle se traduit en blessures évitées, en enfants qui dorment en sécurité, en familles qui peuvent se relever plus vite. Mais pour que cette préparation soit efficace, elle doit être pensée avec les principaux intéressés, et non pour eux, depuis un bureau lointain. Les intervenants communautaires le répètent : les solutions existent déjà sur le terrain, il faut juste leur donner les moyens d’agir.
Trente ans après le déluge, la leçon devrait être claire : la responsabilité collective ne commence pas quand l’eau monte, mais bien avant. Elle commence quand on choisit d’investir dans des infrastructures résilientes, quand on écoute les familles qui vivent dans la précarité, quand on met en place des filets de sécurité qui tiennent vraiment. L’appel de la vie est plus fort que la mort, comme le dit Johanne Larouche. Mais encore faut-il que l’État entende cet appel à temps, et qu’il y réponde avec l’urgence et l’humanité qu’il mérite. Parce qu’au final, chaque politique de prévention porte en elle une histoire humaine : celle d’une famille qui s’en sort, ou celle d’une vie brisée qu’on aurait pu sauver.





