Éric Duhaime a donc dévoilé son slogan de campagne. Un moment solennel, à en juger par la mise en scène médiatique orchestrée autour de cette annonce. On pourrait s’en amuser, y voir un simple rituel électoral parmi d’autres, si cette célébration du branding politique ne révélait pas quelque chose de plus profond sur notre rapport collectif à la démocratie. Car le slogan, dans sa brièveté calculée, n’est pas qu’un outil de communication : il incarne une certaine conception du politique, réduit à sa plus simple expression marketing, où la formule se substitue au projet et où l’image prime sur le sens.
Ce qui frappe d’emblée, c’est la disproportion entre l’événement et sa substance. On ne présente pas ici un plan économique détaillé, une vision structurée de la société québécoise ou une réflexion sur les défis environnementaux qui nous attendent. Non, on dévoile une phrase, ciselée pour sa capacité à circuler, à s’afficher, à être répétée. Le fétichisme du slogan est devenu si naturalisé dans notre culture politique qu’on ne s’étonne même plus de cette inversion : ce n’est plus le programme qui engendre le message, c’est le message qui doit suffire à faire exister le programme, comme par magie verbale.
Derrière cette célébration de la formule se cache une stratégie bien rodée : celle de l’évitement. Un slogan efficace ne dit rien de précis, il évoque, il suggère, il flatte. Il permet de courtiser simultanément des publics aux attentes contradictoires, sans avoir à trancher, sans s’exposer à la critique d’un choix concret. C’est une promesse sans engagement, un discours sans ancrage, une politique sans risque. Le Parti conservateur du Québec, en ce sens, ne fait que pousser à son terme une logique déjà à l’œuvre dans l’ensemble du champ politique : celle de la gouvernance par l’apparence, où le langage n’est plus un vecteur de sens mais un instrument de séduction.
Or, cette réduction du politique au communicationnel n’est pas sans conséquence. Elle contribue à vider l’espace démocratique de sa substance délibérative, à déplacer le débat public du terrain des idées vers celui des émotions et des réflexes identitaires. Les mots importent, bien sûr, mais seulement lorsqu’ils renvoient à des choix concrets, à des valeurs défendables, à des priorités assumées. Un slogan qui ne dit rien de ces choix n’est qu’un écran de fumée, une coquille sonore destinée à masquer l’absence de projet ou, pire encore, à dissimuler des intentions qu’on préfère taire jusqu’à la victoire électorale.
Il faudrait, en définitive, cesser de célébrer ces moments creux comme s’ils constituaient des jalons démocratiques dignes d’intérêt. Un parti politique sérieux se définit par ses propositions, par sa capacité à articuler une vision cohérente du bien commun, par son courage à affronter les contradictions réelles de notre époque. Le reste n’est que mise en scène, spectacle convenu d’une époque où l’on confond trop souvent communication et politique. Comprendre le pouvoir, c’est aussi savoir repérer ces substitutions, ces glissements qui transforment insidieusement la démocratie en arène publicitaire. Les électeurs méritent mieux qu’un slogan : ils méritent des comptes à rendre.





