Il y a des dates qui s’impriment dans la mémoire collective comme des blessures ouvertes. Le 6 décembre 1989 en est une. Trente-six ans plus tard, les échos de la tuerie de Polytechnique résonnent toujours, non seulement dans les cœurs endeuillés mais dans les appels à l’action politique, comme celui lancé cette semaine par Nathalie Provost. Survivante du massacre et militante inlassable pour un meilleur contrôle des armes à feu, elle s’adresse aux gouvernements avec une fatigue lucide : « Je comprends l’impatience », dit-elle. Son exaspération devient le miroir de milliers de voix oubliées, celles qui attendent que les promesses cessent d’être des vœux pieux.
Chaque année, le rituel revient : bougies, silences, gerbes de fleurs. Pourtant, au-delà des hommages, les réformes stagnent ou reculent. En 2020, Ottawa annonçait avec tambour une interdiction de plusieurs armes de style militaire, mais les mesures de rachat tardent. Cette semaine encore, des groupes comme PolySeSouvient tirent la sonnette d’alarme : les mécanismes parlementaires, consultations interminables et lobbies puissants ralentissent tout progrès réel. Dans ce flou politique, ce sont les communautés qui paient le prix, les femmes plus particulièrement. Car la violence des armes n’est jamais neutre : elle vise, trop souvent, les femmes, les minorités, les plus vulnérables.
Ce qui se joue ici dépasse la simple régulation technique. « C’est une question de société », affirme Josée-Anne, 28 ans, militante féministe. « Chaque arme non contrôlée est un risque pour quelqu’un. » Dans les foyers, dans les rues, la peur flotte. Et dans les écoles, les jeunes apprennent les dates des tueries comme on apprend des points de repère historiques. Mais la mémoire n’est pas passive; elle est politique. Une mémoire qui ne se transforme pas en action devient une gêne, voire un alibi. C’est cette contradiction que dénoncent les militantes de terrain, dans leurs appels quotidiens au courage politique.
En parallèle, des citoyennes comme Amina organisent des veillées et animent des ateliers sur la prévention de la violence. « On ne peut pas tout attendre de l’État, mais on peut exiger qu’il tienne ses engagements », dit-elle, entourée d’un cercle de jeunes femmes à Montréal-Nord. Leur mobilisation est ancrée dans la réalité, loin des déclarations creuses, avec comme armes leurs voix, leurs récits, leur persistance. Car derrière chaque chiffre, chaque projet de loi, il y a des vies bousculées, des chaises vides au souper, des anniversaires marqués par l’absence. Les familles, elles, ne peuvent pas se permettre d’oublier.
La commémoration de Polytechnique est un rendez-vous avec notre conscience collective. Cette année, dans le fracas d’un débat politisé, des figures comme Nathalie Provost nous rappellent que le vrai respect de la mémoire, c’est de passer à l’acte. Pas dans un mois, pas après consultation, mais maintenant. Car chaque délai peut coûter une vie. Et comme le dit souvent Provost elle-même : « On n’a pas le luxe de l’attente quand il s’agit de prévenir l’irréparable. » Le courage politique ne réside pas dans les discours, mais dans les choix concrets. Il est temps d’écouter celles et ceux qui, depuis des décennies, refusent de se taire.





