Treize personnes ont dû mourir sur l’avenue du Parc avant que la Ville de Montréal consente à ouvrir les yeux. Treize vies fauchées sur une artère que tout le monde savait dangereuse, où les familles marchent entre deux souffles, où les aîné·es hésitent à traverser, où chaque intersection devient une roulette russe. Pendant des années, les résidents ont supplié, organisé des pétitions, cogné aux portes des élu·es. On leur a répondu avec des études de faisabilité, des comités, des rapports qui prennent la poussière. Pendant ce temps, l’asphalte buvait le sang et les larmes. Voilà le prix de l’inertie municipale : des corps qui s’empilent jusqu’à ce que l’indignation publique devienne trop bruyante pour être ignorée.
Sur le terrain, l’avenue du Parc ressemble à ce qu’elle est : une cicatrice urbaine pensée pour les voitures, pas pour les humains. Les parents y poussent leurs landaus en rasant les murs, les cyclistes slaloment entre portières et camions, les personnes âgées renoncent carrément à sortir de chez elles. Nadia, commerçante du Mile End, raconte ces matins où elle ramasse les débris de verre après un énième accrochage. « Chaque fois, je me dis que ça aurait pu être quelqu’un que je connais. » L’avenue devient un lieu de traumatismes collectifs, où chaque quasi-accident ravive la mémoire des morts évitables. Mais pour l’administration municipale, ces vies valent apparemment moins qu’un feu de circulation bien synchronisé.
Le cynisme atteint son sommet quand on compare les grands discours sur la « mobilité durable » avec la réalité brutale du quotidien. Montréal se vante de ses pistes cyclables et de son virage vert, parade dans les sommets internationaux sur le climat et la ville du futur. Pourtant, ici, dans nos quartiers, on laisse crever les plus vulnérables faute d’infrastructures décentes. Ce deux poids deux mesures révèle la faille du système : nos vies ne comptent que lorsqu’elles servent une image de marque politique. Entre-temps, l’aménagement urbain reste une affaire de classes, où les quartiers riches obtiennent des rues apaisées pendant que les artères populaires demeurent des autoroutes mortelles.
Chaque décès porte un prénom, un visage, des proches dévastés. Derrière les statistiques froides se cachent des enfants qui ne reverront jamais leur parent, des ami·es qui portent la culpabilité du survivant, des communautés entières traumatisées. L’impact émotionnel de ces morts évitables dépasse largement le périmètre de l’accident : il contamine tout un quartier, installe la peur comme mobilier urbain permanent. Quand la ville refuse d’agir, elle ne fait pas qu’échouer techniquement — elle commet une violence structurelle, elle dit aux gens ordinaires que leur sécurité ne vaut pas l’investissement. C’est une forme de mépris institutionnalisé qui gangrène la confiance collective et nourrit la colère.
Maintenant que la « réflexion » est enfin « entamée », osons espérer que ce ne soit pas qu’un autre exercice de relations publiques. Les résidents veulent des trottoirs élargis, des passages piétons sécurisés, des îlots de verdure, des limitations de vitesse appliquées pour vrai. Ils rêvent d’une avenue où leurs enfants pourront jouer, où vieillir ne signifie pas s’enfermer, où circuler à vélo ne relève pas de l’acte suicidaire. Ce combat pour un espace public vivable dépasse l’avenue du Parc : il interroge notre capacité collective à choisir la vie plutôt que la fluidité automobile, l’humain plutôt que le bitume. Treize morts, c’est treize fois trop. Que leur mémoire nous rappelle qu’une ville juste commence par des rues où personne ne risque sa peau pour acheter du pain.





