Washington brûle, mais personne ne semble tenir le seau d’eau. Pendant que Donald Trump retourne à la Maison-Blanche en mode empereur romain, les institutions américaines se fissurent comme une digue de carton sous la crue. Les tribunaux bloquent ses décrets les plus toxiques, son nom disparaît du Kennedy Center comme une tache qu’on frotte, mais lui ? Il s’en fout. Royalement. Parce que le jeu n’est plus de gouverner : c’est de posséder. De marquer le territoire. De transformer l’appareil d’État en prolongement de son ego surdimensionné, où chaque institution devient soit un trophée, soit un obstacle à écraser.
Ce qu’on observe en direct, c’est la normalisation d’un mépris total pour l’opinion publique et les contre-pouvoirs. Trump ne cache même plus son dédain : quand les juges lui mettent des bâtons dans les roues, il les traite de partisans; quand la société civile manifeste, il ricane sur Truth Social. Cette indifférence calculée est une stratégie : user les résistances par l’épuisement, banaliser l’inacceptable jusqu’à ce que la colère devienne routine. Et ça marche. Les scandales se succèdent si vite qu’on n’a même plus le temps de digérer l’avant-dernier coup d’éclat avant que le suivant explose. C’est le chaos comme mode de gouvernance, et pendant ce temps, les véritables décisions se prennent en coulisse, au profit des milliardaires et des industries fossiles.
Le retrait symbolique de son nom du Kennedy Center n’est pas une anecdote, c’est un champ de bataille culturel. Trump a toujours su que le pouvoir, c’est aussi contrôler les récits, les symboles, la mémoire collective. Quand une institution culturelle refuse de porter son blason, c’est une petite brèche dans son édifice narcissique. Mais c’est aussi révélateur : même les temples de la culture libérale américaine doivent désormais choisir leur camp. La neutralité n’existe plus. Chaque plaque, chaque portrait, chaque geste devient politique parce que Trump a transformé la politique en culte de la personnalité, où tout doit lui rendre hommage ou disparaître.
Ce qu’on vit, c’est la capture pure et simple de l’État par des intérêts privés. Les nominations de juges ultra-conservateurs, les contrats juteux accordés aux amis du régime, les réglementations environnementales déchiquetées pour plaire aux pétrolières : tout ça ne relève plus de la politique partidaire classique, mais d’une privatisation du bien commun. Trump gouverne comme un PDG hostile qui démantèle une entreprise pour revendre les morceaux. Et pendant que les institutions tentent de résister — parfois avec succès, souvent trop tard —, la démocratie libérale s’effrite, remplacée par une oligarchie autoritaire où les règles ne s’appliquent qu’aux petites gens.
Regardons ailleurs : en Hongrie, en Pologne, au Brésil avant Lula, on a vu le même scénario. Le populisme autoritaire avance toujours avec le même manuel : diaboliser les médias, capturer la justice, diviser pour régner, transformer chaque élection en guerre existentielle. Ce qui se passe aux États-Unis n’est pas une exception américaine, c’est une pandémie mondiale de démocratures où les façades électorales cachent des régimes de plus en plus autoritaires. La différence ? L’Amérique exporte son modèle. Si la démocratie s’effondre là-bas, c’est un feu vert pour tous les autocrates en herbe. Et nous, au nord de la frontière, on regarde le naufrage en espérant naïvement que l’eau ne montera pas jusqu’ici. Spoiler : elle monte déjà.





