Elles ont tenu quinze jours. Quinze jours de piquet, de pancartes sous la pluie, de culpabilité aussi — parce qu’on ne fait pas grève le cœur léger quand on sait que derrière, des bambins cherchent leurs repères et des parents jonglent avec l’impossible. Les éducatrices du CPE de Roberval ont suspendu leur débrayage cette semaine, non pas parce qu’elles ont gagné, mais parce que leur corps et leur conscience ne tenaient plus. « On aime ces enfants-là comme si c’étaient les nôtres », confie l’une d’elles au Journal de Montréal. Et c’est justement ça, le piège : un système entier repose sur cet amour, sur cette abnégation, sur des femmes — car oui, parlons franchement, c’est un métier de femmes — qu’on applaudit en surface mais qu’on rémunère comme si elles gardaient des plantes. Le care, ce travail invisible qui maintient la société debout, on le glorifie en théorie. En pratique, on le sous-paie, on l’épuise, on l’oublie.
Leur quotidien ? Un marathon émotionnel où chaque heure compte triple. Consoler un tout-petit en pleurs, gérer les allergies, les crises, les pipis, les apprentissages, les regards inquiets des parents pressés, tout ça pour un salaire qui frôle à peine celui d’un commis d’épicerie. Pendant ce temps, des gestionnaires en costards discutent « d’efficience » et de « ratios optimaux » dans des bureaux climatisés. La pandémie les avait soi-disant rendues « essentielles ». Deux ans plus tard, l’essentiel est redevenu négligable. On a applaudi, puis on a fermé le robinet. Cette grève à Roberval, ce n’est pas un caprice syndical : c’est le cri d’une profession qui étouffe, qui porte à bout de bras la conciliation travail-famille de toute une région, et qui n’en peut plus de se sentir invisible malgré son rôle fondamental.
Les familles, elles, ont été prises en otage — et elles le savent. Pas otages des éducatrices, mais otages d’un système qui refuse d’investir dans l’éducation à la petite enfance comme il le fait pour les pipelines ou les subventions aux géants du Web. Certains parents ont dû s’absenter du travail, improviser, supplier des grands-parents déjà fatigués. D’autres ont compris, viscéralement, ce que ces femmes font jour après jour : tenir la société ensemble avec du scotch et de la tendresse. Parce que sans CPE, sans éducatrices, l’économie s’effondre. Pourtant, on continue de traiter ce secteur comme une dépense, jamais comme un investissement. Comme si élever des humains était moins prioritaire que bétonner des autoroutes.
Cette crise dépasse Roberval. Elle traverse tout le Québec, tout le pays, partout où le travail du care — celui des éducatrices, des préposées, des infirmières — est relégué aux marges du budget et de la reconnaissance. On parle de pénurie de main-d’œuvre, mais on refuse de regarder en face : qui voudrait s’épuiser pour un salaire de misère et une valorisation en miettes ? Le privé, lui, avance ses pions, prêt à transformer les CPE en business lucratif où l’enfant devient client et l’éducation, produit. Pendant ce temps, le réseau public se vide, s’essouffle, craque. Et celles qui restent, comme à Roberval, elles tiennent par amour. Mais l’amour ne paie pas le loyer. L’amour ne soigne pas un burnout.
Les éducatrices de Roberval ont repris le travail, la tête haute mais le cœur lourd. Elles n’ont pas abandonné : elles ont choisi de ne pas laisser tomber les enfants, encore une fois. C’est ça, la dignité dans ce métier — continuer même quand tout te pousse à partir. Mais il faudra bien qu’un jour, on arrête de miser sur leur dévouement pour compenser notre indifférence collective. Il faudra bien qu’on reconnaisse, en dollars sonnants et en conditions décentes, que sans elles, rien ne tient. Leur persévérance mérite mieux qu’un merci de façade. Elle mérite un système qui ne les broie pas.





