Camille_Dufresne_2026-07-31_Quebec_liquide_sa_culture_pour_plaire_aux_geants

Culture québécoise : Ottawa liquide les redevances

Le ministre Lightbound vient de signer l’arrêt de mort d’un pan entier de notre écosystème culturel francophone. En mettant fin aux redevances des grands diffuseurs, Ottawa abandonne les travailleuses et travailleurs culturels précaires – ceux du doublage, de la traduction, de la postproduction – au bon vouloir des algorithmes de Netflix, Spotify et Disney+. Pendant que le gouvernement fédéral se gargarise de discours sur la souveraineté culturelle et la vitalité du français, il offre sur un plateau d’argent notre visibilité collective aux plateformes qui ne répondent qu’à leurs actionnaires de la Silicon Valley. La contradiction est obscène, mais elle n’est pas accidentelle : c’est le néolibéralisme culturel en action, où le capital transnational dicte les conditions de notre propre existence symbolique.

Les conséquences de ce recul réglementaire sont immédiates et brutales pour les métiers culturels les plus fragiles. Les techniciens en postproduction, les traductrices littéraires, les artistes doubleurs qui donnent vie à nos séries et nos films en français se retrouvent sans filet de protection face à des géants qui ne parlent qu’une langue : celle du profit maximal et de la standardisation globale. Quand une plateforme décide unilatéralement de réduire ses investissements en contenu francophone ou de privilégier les algorithmes qui poussent des productions anglophones à fort potentiel commercial, ce sont des centaines d’emplois culturels précaires qui s’évaporent. Ces travailleuses et travailleurs, souvent à la pige, sans sécurité d’emploi ni syndicat fort, deviennent les premières victimes d’un modèle économique qui traite la culture comme une variable d’ajustement budgétaire.

Les contenus francophones et les productions issues des communautés minoritaires sont toujours les premiers sacrifiés sur l’autel de la rentabilité algorithmique. Les plateformes numériques fonctionnent sur des mécaniques de recommandation qui favorisent massivement les contenus en anglais, produits avec des budgets hollywoodiens et calibrés pour une audience mondiale standardisée. Les créations québécoises, acadiennes, franco-ontariennes ou des diasporas francophones n’ont jamais le même poids dans ces écosystèmes dominés par l’accumulation de données et l’optimisation du temps d’écran. En supprimant les obligations de contribution financière des diffuseurs, le gouvernement fédéral renonce à tout levier régulateur pour garantir un espace minimal à nos histoires, nos voix, nos imaginaires. C’est une capitulation en règle devant le lobbying agressif des GAFAM.

La concentration du temps d’écran entre les mains de quelques multinationales redessine complètement l’écosystème du travail culturel au Québec et au Canada francophone. Autrefois, les télédiffuseurs traditionnels jouaient un rôle structurant dans le financement et la diffusion de contenus locaux, créant des emplois stables et récurrents dans les studios, les maisons de production indépendantes, les agences de doublage. Aujourd’hui, les plateformes captent l’attention collective sans assumer les responsabilités sociales et culturelles qui devraient accompagner ce pouvoir immense. Elles décident seules de ce qui mérite d’être visible, de ce qui sera monétisé, de qui travaillera et à quelles conditions. Ce transfert de pouvoir n’a rien de neutre : il précarise massivement les artistes et techniciens francophones tout en enrichissant des actionnaires qui n’ont aucun intérêt à défendre notre spécificité culturelle.

La décision du ministre Lightbound expose la contradiction fondamentale de l’État néolibéral : prétendre défendre la souveraineté culturelle tout en détruisant les outils réglementaires qui la rendent possible. On nous parle de protection du français, de fierté nationale, de diversité culturelle dans les discours officiels, mais dans les faits, on démantèle systématiquement les mécanismes de redistribution qui permettaient à notre culture de survivre face aux géants mondiaux. Ce n’est pas un simple recul technique, c’est un abandon politique. Les travailleuses et travailleurs culturels, les communautés francophones minoritaires et les citoyens qui croient encore qu’une société se définit aussi par ses créations collectives doivent se mobiliser. Soit on réglemente drastiquement les plateformes pour qu’elles contribuent équitablement, soit on accepte que notre culture devienne un produit de niche dans le catalogue infini de l’entertainment global. Le choix est clair, et le temps presse.

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