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Souveraineté culturelle : quand Ottawa choisit la prudence

Lorsqu’un ministre affirme vouloir « apaiser les tensions » en retirant des obligations financières aux grands diffuseurs numériques, il ne fait pas qu’ajuster une réglementation : il redéfinit la culture comme une marchandise négociable, un terrain d’entente plutôt qu’un bien commun à défendre. La décision du gouvernement fédéral de suspendre les redevances imposées aux géants du Web au nom de la « clarté réglementaire » traduit moins une volonté de simplification administrative qu’un renoncement politique camouflé sous le vocabulaire de la gestion prudente. Ce que l’on nous présente comme un geste d’apaisement révèle en réalité une capitulation devant des acteurs économiques dont la puissance dépasse désormais celle de bien des États.

Le langage technocratique employé par le ministre Lightbound — « éviter la surréglementation », « favoriser la compétitivité » — sert précisément à neutraliser le conflit démocratique inhérent à toute décision culturelle. En transformant un choix éminemment politique en ajustement technique, on évacue la question centrale : à qui doit profiter la diffusion culturelle dans l’espace numérique? L’État abdique ici son rôle d’arbitre entre l’intérêt collectif et les stratégies commerciales des plateformes mondiales, préférant invoquer la prévisibilité réglementaire plutôt que la justice redistributive. Cette rhétorique administrative masque mal l’asymétrie de pouvoir qu’elle consacre.

Derrière cette décision transparaît une conception appauvrie de la culture, réduite à un secteur parmi d’autres dans l’économie numérique. Or, la culture n’est pas un produit accessoire qu’on peut moduler selon les humeurs du marché ou les pressions lobbyistes : elle constitue le tissu même par lequel une société se comprend, se raconte et s’imagine. En renonçant à exiger une contribution substantielle des diffuseurs étrangers, l’État renonce aussi à affirmer que la diversité culturelle québécoise et canadienne mérite protection face à l’uniformisation algorithmique. Ce n’est pas seulement une question de revenus, mais de souveraineté symbolique.

L’argument selon lequel le marché numérique arbitrerait de lui-même le juste et l’utile repose sur une foi naïve dans l’autorégulation des plateformes. L’histoire récente nous enseigne pourtant que Netflix, Spotify ou YouTube n’optimisent ni la diversité ni l’équité : ils optimisent l’engagement, la rentabilité et la captation de l’attention. Confier à ces acteurs la responsabilité de financer notre écosystème culturel équivaut à demander au renard de garder le poulailler au nom de l’efficacité. La promesse libérale d’un marché bienveillant s’effondre dès qu’on examine qui décide réellement de ce qui circule, et comment.

Il reste à se demander quelle est la responsabilité morale d’un État face aux puissants. Gouverner, ce n’est pas seulement éviter les frictions : c’est aussi défendre ce qui ne peut pas se défendre seul. En abandonnant l’idée d’une contribution obligatoire des grands diffuseurs, Ottawa envoie un signal clair : la culture est négociable, la souveraineté culturelle une option parmi d’autres. Cette prudence présentée comme vertu n’est en réalité qu’une forme de lâcheté institutionnelle, celle qui préfère ménager les multinationales plutôt que de risquer l’affrontement au nom du bien commun. Et c’est précisément dans ces renoncements que se mesure l’érosion de notre capacité collective à dire « non » aux forces du marché.

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