Pendant que l’Union européenne impose des amendes record à Google et que l’Australie force Meta à payer ses médias, le Canada vient d’abandonner ses redevances sur les grands diffuseurs numériques. Le ministre Joël Lightbound défend cette reculade comme un « pragmatisme économique », mais la réalité est plus crue : Ottawa vient de rejoindre le club des capitales qui préfèrent négocier à genoux plutôt que de risquer les représailles de Silicon Valley. Cette décision s’inscrit dans une tendance internationale troublante où les États-nations, pourtant souverains en principe, se retrouvent à ajuster leurs législations culturelles au gré des menaces de retrait ou de désinvestissement des plateformes.
Le contraste avec d’autres juridictions est saisissant. La France maintient sa taxe GAFA malgré les pressions américaines, l’Inde impose des règles strictes de localisation des données, et même des pays du Sud global comme le Nigeria ou l’Indonésie négocient fermement avec les géants du Web. Au Canada, par contre, on assiste à un étrange paradoxe : un gouvernement qui multiplie les discours sur la « souveraineté culturelle » et la « protection du français » abandonne précisément les outils fiscaux qui auraient pu financer cette résistance. Les observateurs de l’Organisation internationale de la Francophonie notent avec ironie que Québec et Ottawa parlent beaucoup de diversité culturelle dans les forums internationaux, mais reculent dès que Google fronce les sourcils.
Pour les minorités linguistiques et les créateurs locaux, cette capitulation n’est pas qu’un symbole. Elle signifie concrètement moins de fonds pour la production en français, moins de leviers pour imposer des quotas de contenu canadien, moins de poids dans les algorithmes qui déterminent ce que les gens regardent. Les plateformes comme Netflix ou Spotify ont déjà prouvé qu’elles ne produisent du contenu local que sous contrainte réglementaire ou fiscale. Retirer cette pression, c’est condamner les industries culturelles à la marginalité dans leur propre marché. Des coalitions d’artistes et de syndicats dénoncent déjà une trahison qui rappelle les pires moments de l’ALÉNA pour le secteur culturel.
Ce qui se joue ici dépasse largement le Canada. C’est un test de résistance pour toutes les démocraties moyennes face aux nouveaux empires numériques transnationaux. Quand un pays du G7, avec ses institutions solides et ses ressources, renonce à taxer des corporations qui génèrent des milliards en revenus publicitaires locaux tout en échappant à l’impôt, quel message envoie-t-on aux pays moins puissants ? L’Union africaine, qui travaille justement sur une régulation continentale des plateformes, observe ce recul canadien avec inquiétude. Si Ottawa cède, pourquoi Dakar ou Nairobi tiendraient-ils bon ?
L’ironie finale, c’est que cette reculade intervient alors même que les populations réclament davantage de régulation, pas moins. Les scandales de désinformation, d’exploitation des données, de modération défaillante ont érodé la confiance dans ces plateformes. Mais au lieu de saisir ce momentum politique pour imposer de vraies règles, Ottawa préfère la « collaboration volontaire » — ce doux euphémisme diplomatique pour dire qu’on laisse le renard garder le poulailler. Pendant ce temps, les serveurs de Netflix tournent, les algorithmes de TikTok polarisent, et les revenus fiscaux potentiels s’évaporent dans des paradis offshore. La souveraineté numérique, manifestement, ne se décrète pas dans les communiqués de presse.





