Dans le salon de Marie-Claude Tremblay, enseignante à Longueuil et mère de deux adolescents, la télévision diffuse désormais presque exclusivement des contenus anglophones. « Mes enfants regardent Netflix, YouTube, TikTok… tout est en anglais », confie-t-elle avec une pointe de tristesse. « Ils ne connaissent même plus les séries québécoises que je regardais à leur âge. » Cette réalité, vécue par des milliers de familles francophones, trouve son origine dans une décision gouvernementale qui passe presque inaperçue : la fin des redevances imposées aux grands diffuseurs numériques pour soutenir la production culturelle canadienne.
Le ministre du Patrimoine, Joël Lightbound, défend cette mesure en invoquant la « liberté de marché » et la nécessité de ne pas « surcharger » les plateformes internationales. Pourtant, derrière ces mots technocratiques se cachent des centaines d’emplois fragilisés dans nos studios, nos salles de rédaction et nos maisons de production. Sophie Langevin, scénariste montréalaise qui a travaillé sur plusieurs séries dramatiques québécoises, ne cache pas son inquiétude : « Sans financement public solide, nous ne pouvons pas rivaliser avec les budgets américains. Nos histoires, nos personnages, nos réalités… tout cela risque de disparaître des écrans. »
Ce que le gouvernement présente comme une simplification administrative constitue en réalité un abandon progressif de notre souveraineté culturelle face aux géants du numérique. Les algorithmes de recommandation de Netflix, Amazon Prime et Disney+ ne favorisent pas naturellement les contenus francophones : ils privilégient ce qui génère le plus d’engagement à l’échelle mondiale, soit massivement des productions anglophones. Dans ce contexte, retirer les obligations de contribution revient à laisser notre culture naviguer à contre-courant, sans bouée de sauvetage.
Les conséquences humaines de cette décision dépassent largement le seul milieu artistique. Dans les écoles, les bibliothèques communautaires et les centres culturels de nos quartiers, on constate déjà une diminution de l’offre en français. « Les jeunes construisent leur identité à travers les récits qu’ils consomment », explique Jean-François Dupuis, bibliothécaire à Gatineau. « Quand ces récits viennent exclusivement d’ailleurs, dans une autre langue, avec d’autres références culturelles, on perd quelque chose d’essentiel. » Les familles immigrantes francophones, qui choisissent souvent le Québec pour sa langue et sa culture distincte, se retrouvent particulièrement démunies face à cette américanisation numérique.
Derrière chaque politique se cache une histoire humaine, celle de créateurs qui voient leurs projets annulés, de techniciens qui perdent leur emploi, de communautés qui perdent leurs miroirs culturels. La concentration du pouvoir entre les mains de quelques plateformes numériques crée un accès profondément inégal aux récits : ceux qui ont les moyens financiers et algorithmiques dominent l’espace culturel, tandis que les voix locales, régionales et minoritaires s’éteignent progressivement. Le ministre Lightbound défend la liberté du marché, mais pour les artistes francophones et les familles qui cherchent à transmettre leur langue et leur culture, cette liberté ressemble davantage à un abandon.





