Dans un studio de doublage de Montréal-Nord, Judith Langlois ajuste son casque d’écoute et relit une dernière fois les répliques qu’elle doit enregistrer pour une série jeunesse. Comédienne de doublage depuis quinze ans, elle fait partie de ces centaines de travailleuses culturelles qui vivent dans l’ombre des projecteurs, mais qui donnent vie aux œuvres que nos enfants regardent chaque soir. Quand le ministre Lightbound a annoncé la fin des redevances imposées aux grands diffuseurs comme Netflix et Disney+, Judith n’a pas immédiatement compris ce que cela signifierait pour elle. Aujourd’hui, trois mois plus tard, elle enchaîne les contrats précaires et craint de devoir retourner servir des tables pour boucler ses fins de mois.
La décision d’Ottawa de mettre fin à ces redevances versées au Fonds des médias du Canada n’est pas qu’un débat fiscal abstrait entre le gouvernement et les géants du streaming. C’est une histoire humaine qui touche des milliers de personnes: scénaristes qui peinent à faire financer leurs projets en français, techniciennes du son qui voient leurs heures de travail fondre, traductrices littéraires qui perdent leurs mandats de sous-titrage. Ce fonds, alimenté notamment par les contributions des diffuseurs, permettait chaque année de soutenir la production d’œuvres canadiennes originales, particulièrement celles en français, ces créations qui racontent nos réalités et non celles de Los Angeles ou de Londres. Sans cette bouée financière, des dizaines de productions indépendantes risquent tout simplement de ne jamais voir le jour.
À Québec, le collectif «Créer ici» rassemble depuis deux semaines des artistes et artisans qui témoignent de l’impact concret de cette décision. Maryse Gaudreault, réalisatrice documentaire, explique que son dernier projet sur les travailleuses agricoles saisonnières a déjà été refusé par deux producteurs faute de financement prévisible. «On me dit qu’il faut être plus commercial, viser l’international, mais mon histoire parle de femmes guatémaltèques qui cueillent nos fraises au Québec. Ce n’est pas sexy pour Netflix, mais c’est notre réalité, notre devoir de mémoire», confie-t-elle, la voix brisée par l’émotion. Ces récits du quotidien, ces angles sur nos communautés invisibilisées, ce sont précisément les premiers à disparaître quand l’argent public se retire et que seule la rentabilité dicte la création.
Le ministre Lightbound défend sa position en invoquant la liberté d’entreprise et la nécessité de ne pas imposer de fardeaux réglementaires aux plateformes numériques. Mais derrière ce langage économique se cachent des choix de société: qui mérite d’être entendu, quelle langue vaut la peine d’être financée, quelles histoires ont le droit d’exister? Pour les travailleurs culturels rencontrés, la question est claire: sans soutien structurel, la diversité culturelle devient un luxe réservé aux bien nantis et aux productions formatées pour l’exportation. Le français, déjà fragile en Amérique du Nord, perd un de ses filets de sécurité essentiels. Et les créatrices issues de l’immigration, des régions ou des milieux populaires voient leurs chances de percer se réduire encore davantage.
Au-delà des chiffres et des déclarations ministérielles, il y a ces visages, ces mains qui écrivent, qui filment, qui traduisent, qui donnent corps à notre imaginaire collectif. Judith, Maryse et des centaines d’autres ne demandent pas la charité: elles réclament simplement que leur travail soit reconnu comme essentiel à notre démocratie culturelle. Car une société qui ne finance pas ses propres histoires finit par ne plus se reconnaître dans ce qu’elle consomme. Et quand Ottawa se retire, ce ne sont pas les grandes plateformes qui combleront le vide — ce sont les artistes et les communautés qui paieront le prix de ce silence imposé.





