Camille_Dufresne_2026-06-13_roberval_quand_lEtat_compte_sur_labnegation_pour_faire_tourner_ses_CPE

Grève des CPE à Roberval : l’État mise sur l’abnégation

Les éducatrices du CPE Le Petit Bateau à Roberval ont suspendu leur grève cette semaine, non pas parce qu’elles ont gagné, mais parce qu’elles n’en pouvaient tout simplement plus. Plus de tenir la ligne de piquetage avec leurs maigres économies qui fondent. Plus de voir les parents déchirés entre solidarité et logistique familiale. Plus d’espérer qu’on reconnaisse enfin que torcher, consoler, éduquer et aimer les enfants des autres pour 22 dollars de l’heure, c’est du vol institutionnalisé. Alors elles retournent au travail, les mâchoires serrées, avec ce goût amer de savoir que leur épuisement fait partie du modèle d’affaires. Que le système mise précisément sur leur dévouement pour ne jamais avoir à payer le prix juste.

Ce conflit n’est pas né d’un caprice syndical : il est l’aboutissement logique de décennies de mépris envers le travail du care. Ces femmes – parce que oui, c’est encore massivement genré – gèrent des ratios impossibles, des locaux délabrés, des formations non payées et une charge mentale qui déborde largement les huit heures officielles. « On rentre chez nous et on pense encore aux enfants qu’on a laissés en pleurs, à celui qui ne mange pas, à celle dont les parents se séparent », témoigne une éducatrice qui préfère taire son nom par peur de représailles. Pendant ce temps, l’État québécois se gargarise de son réseau public à 9,10 $ par jour, cette vitrine progressiste bâtie sur le dos de travailleuses sous-payées et surentraînées. Le miracle québécois du CPE, c’est du marketing social financé par l’exploitation silencieuse.

Et pendant qu’on demande à ces éducatrices de serrer encore la ceinture au nom de la « viabilité budgétaire », Elon Musk vient d’engranger 56 milliards de dollars en un seul versement de compensation. Cinquante-six milliards. De quoi financer l’ensemble du réseau des CPE québécois pendant des générations. Cette obscénité n’est pas une coïncidence : c’est le reflet d’un système qui valorise la spéculation technologique et l’accumulation narcissique, tout en invisibilisant le travail relationnel, émotionnel, essentiel. Les éducatrices de Roberval ne demandent pas la lune. Elles demandent de quoi vivre dignement en échange d’un travail qui façonne littéralement l’avenir collectif. Mais dans un monde où on célèbre les milliardaires et où on sanctifie l’austérité publique, leur légitimité reste suspecte.

La crise du care n’est pas une crise de ressources, c’est une crise de choix politiques. Quand un gouvernement trouve 7 milliards pour un tunnel autoroutier mais pleure misère face aux revendications de celles qui éduquent nos enfants, il dit quelque chose de brutal sur ses priorités. Quand il préfère miser sur la « vocation » et le « don de soi » plutôt que sur des conditions décentes, il transforme l’empathie en outil de domination économique. Les éducatrices de Roberval ont compris qu’elles ne luttent pas seulement pour une convention collective : elles luttent contre une logique néolibérale qui marchandise le soin tout en refusant de le rémunérer. Elles luttent pour que la reproduction sociale – ce travail invisible qui permet à toute la société de tenir debout – cesse d’être le parent pauvre de nos budgets.

Alors oui, la grève est suspendue. Mais la colère, elle, couve. Et si nos gouvernements continuent de jouer la montre en espérant que la fatigue aura raison de la révolte, ils se trompent. Parce que les travailleuses du care commencent à comprendre leur pouvoir : sans elles, tout s’effondre. Les bureaux ferment, les hôpitaux craquent, les familles implosent. Il est temps qu’on arrête de compter sur leur sacrifice et qu’on commence à investir massivement dans ce qui compte vraiment. Pas dans les tunnels, pas dans les subventions fiscales aux entreprises, mais dans les mains qui bercent, éduquent et construisent l’humain. Roberval n’est qu’un symptôme. Le diagnostic, lui, est clair : notre modèle économique carbure à l’exploitation du soin. Et ça ne peut plus durer.

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