Noemie_Caron_2026-07-31_le-marche-comme-alibi-de-labdication-publique

Redevances culturelles : le marché comme alibi politique

Lorsqu’un ministre invoque les « réalités du marché » pour justifier l’abandon d’obligations imposées aux géants de la diffusion, il ne décrit pas le monde : il choisit un camp. Le ministre Lightbound, en défendant la fin des redevances culturelles pour les grands diffuseurs, ne nous parle pas d’inévitabilité économique, mais d’une hiérarchie politique devenue silencieuse. Derrière le vocabulaire gestionnaire — « viabilité », « compétitivité », « adaptation » — se cache une capitulation que l’on préfère ne pas nommer. Car ce qui se joue ici dépasse largement la question des redevances : c’est la légitimité même de l’État démocratique à imposer des règles aux puissants qui profitent de son territoire.

L’argument du « réalisme » mérite qu’on s’y attarde. Invoquer les contraintes du marché pour renoncer à une politique publique, c’est présenter comme une fatalité ce qui relève d’un rapport de force. Les multinationales de la diffusion ne sont pas des phénomènes naturels, comme la pluie ou les marées. Elles sont des acteurs politiques qui négocient, qui font du lobbying, qui menacent de partir si on les contraint. Face à elles, l’État peut choisir de céder — mais qu’il ne prétende pas que ce choix lui a été imposé par la nature des choses. Le réalisme, dans ce contexte, n’est qu’un euphémisme pour désigner la peur de gouverner.

Ce qui frappe dans le discours ministériel, c’est l’absence de toute référence à l’intérêt public comme norme supérieure. On nous explique que les diffuseurs peinent à survivre, qu’il faut leur donner de l’air, qu’on ne peut pas tout exiger d’eux. Mais qui défend les créateurs, les producteurs indépendants, les publics qui ont droit à une diversité culturelle non soumise aux seuls impératifs de rentabilité ? Le langage de la gestion remplace celui de la démocratie : on ne parle plus de ce qui est juste, mais de ce qui est « viable ». Cette substitution n’est jamais neutre. Elle déplace imperceptiblement le centre de gravité du politique, transformant les citoyens en clients et les droits culturels en variables d’ajustement.

Il faut rappeler une évidence que l’on semble avoir oubliée : un État démocratique a le droit — et même le devoir — d’imposer des conditions à ceux qui exploitent commercialement son espace public. Ce n’est pas de l’interventionnisme idéologique, c’est de la souveraineté démocratique élémentaire. Si une entreprise étrangère veut diffuser sur notre territoire, elle doit contribuer à la culture qui rend ce territoire vivant. Renoncer à cette exigence au nom de la compétitivité, c’est accepter que la logique marchande devienne la seule règle du jeu, y compris dans les domaines — culture, éducation, santé — qui ne peuvent s’y réduire sans perdre leur sens.

Cette affaire des redevances culturelles n’est qu’un symptôme d’une crise plus profonde : celle d’un État qui doute de sa propre légitimité à réguler les forces économiques. Partout, les mêmes arguments reviennent : « Il faut être compétitif », « On ne peut pas tout contrôler », « Les temps ont changé ». Mais les temps n’ont changé que parce que nous avons accepté de les laisser changer dans une seule direction. Redonner du sens à la démocratie, ce n’est pas nier les contraintes économiques : c’est refuser qu’elles deviennent le seul horizon de pensée. C’est affirmer qu’un gouvernement élu a le pouvoir — et surtout la responsabilité — de définir les règles du jeu au nom de l’intérêt commun, et non de se contenter d’enregistrer les exigences des plus forts.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.