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Congestion routière : pourquoi le télétravail n’est pas le coupable

Il fallait s’y attendre : à peine les routes se sont-elles encombrées à nouveau que les explications faciles ont resurgi, comme autant de réflexes pavloviens du débat public québécois. Le télétravail, nous dit-on désormais, serait responsable de la congestion accrue. Comprenez bien la logique : parce que des salariés ne se déplacent plus quotidiennement vers les centres-villes, ils auraient miraculeusement décidé de multiplier leurs déplacements automobiles, saturant ainsi nos infrastructures. Cette gymnastique intellectuelle, aussi acrobatique que peu convaincante, révèle surtout une chose : notre incapacité collective à nommer les véritables responsables de nos choix urbanistiques désastreux.

Car l’embouteillage n’est pas un phénomène météorologique, encore moins une fatalité naturelle. Il est le produit direct de décennies de décisions politiques : étalement urbain encouragé par des politiques de zonage laxistes, sous-investissement chronique dans le transport collectif, construction autoroutière perpétuelle comme seule réponse à la mobilité, localisation des emplois et des services qui présuppose la voiture individuelle. Faire porter aujourd’hui la responsabilité de cette congestion sur les travailleurs qui ont osé repenser leur rapport au bureau, c’est non seulement de la mauvaise foi, c’est un déni de responsabilité politique spectaculaire.

L’ironie veut que le télétravail, loin d’aggraver le problème, aurait pu constituer une occasion historique de repenser nos déplacements. Moins de trajets quotidiens obligés, c’était la promesse d’une réduction de la pression sur nos infrastructures, d’une diminution des émissions de gaz à effet de serre, d’une meilleure qualité de vie pour des milliers de personnes. Mais plutôt que de saisir cette fenêtre pour transformer nos politiques de transport et d’aménagement, on a préféré le statu quo : même logique automobile, mêmes développements périurbains, même refus d’investir massivement dans des alternatives viables.

Ce qui se joue dans cette accusation portée contre le télétravail dépasse la simple question de la circulation. C’est toute une stratégie rhétorique qui consiste à individualiser les problèmes structurels, à faire porter aux citoyens la faute de dysfonctionnements systémiques. Au lieu d’interroger nos choix collectifs en matière d’urbanisme, de questionner la pertinence d’un réseau de transport en commun sous-financé et inefficace hors des grands axes, de remettre en cause un modèle de développement qui condamne des milliers de personnes à perdre leur vie dans l’automobile, on préfère pointer du doigt ceux qui travaillent depuis leur salon. Cette paresse intellectuelle n’est pas seulement malhonnête, elle est dangereuse : elle perpétue l’illusion qu’on pourra résoudre nos problèmes de mobilité sans jamais toucher aux structures qui les produisent.

Penser la ville exige autre chose que des boucs émissaires de circonstance. Cela demande du courage politique, de la vision à long terme, et l’acceptation que nos choix passés nous ont conduits dans une impasse dont on ne sortira pas en répétant les mêmes erreurs. Le télétravail n’est pas le problème, il est au contraire l’un des rares changements structurels qui nous aient été imposés malgré nous et qui auraient pu, si on l’avait voulu, ouvrir la voie à une transformation profonde de nos manières d’habiter le territoire. Mais cela aurait supposé de reconnaître nos responsabilités collectives, plutôt que de chercher des coupables faciles dans le reflet de nos écrans.

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