Une étude révèle que des centaines de décès prématurés pourraient être évités à Montréal si l’on réduisait les émissions liées au transport. Derrière cette statistique, se cache une question que nous préférons éviter : qui décide de la qualité de l’air que nous respirons? Cette interrogation n’est pas technique, elle est profondément politique. Chaque élargissement d’autoroute, chaque stationnement gratuit, chaque report d’investissement dans le transport collectif constitue un choix qui distribue la santé, le temps et la dignité de manière inégale entre les citoyens. Nous vivons dans une démocratie où l’on vote pour des élus, mais où les décisions d’aménagement urbain échappent largement au débat public, comme si elles relevaient d’une fatalité naturelle plutôt que d’une volonté collective.
Le paradoxe est frappant : nous tolérons collectivement des morts évitables pour préserver des habitudes de mobilité qui bénéficient surtout à une partie de la population. Les quartiers défavorisés, où l’on possède moins de voitures, subissent davantage la pollution automobile générée par ceux qui traversent leur territoire. Cette asymétrie révèle un rapport de pouvoir rarement nommé : entre ceux qui circulent et ceux qui respirent, entre les banlieues pavillonnaires et les artères urbaines densément peuplées, entre une classe mobile motorisée et des usagers captifs du transport en commun sous-financé. La normalisation de cette injustice sanitaire constitue l’un des impensés les plus troublants de notre contrat social.
Nos institutions publiques perpétuent cette inertie en subventionnant massivement l’automobile : infrastructures routières démesurées, stationnements gratuits ou à rabais, fiscalité avantageuse pour les véhicules de fonction. Pendant ce temps, les réseaux de transport collectif manquent chroniquement de moyens, et les infrastructures cyclables demeurent fragmentaires. Ce déséquilibre budgétaire n’est pas neutre : il traduit une hiérarchie implicite des modes de vie jugés légitimes. On invoque la liberté individuelle pour justifier l’automobile, mais on oublie que cette liberté s’exerce au détriment de la santé collective et de l’accessibilité urbaine pour les plus vulnérables. Le débat démocratique exige que l’on nomme ces arbitrages, que l’on rende visibles les coûts sanitaires et sociaux externalisés.
La transition vers une mobilité durable ne relève pas seulement de l’ingénierie ou de l’écologie, elle appelle une réflexion morale sur le type de société que nous voulons habiter. Acceptons-nous que la modernité se mesure encore à la vitesse automobile, ou reconnaissons-nous que la véritable avancée civilisationnelle réside dans la capacité à partager équitablement l’espace public? Cette question engage notre responsabilité collective : chaque citoyen, chaque élu doit assumer les conséquences de ses choix de mobilité et d’aménagement. Le consentement public à ces transformations ne peut naître que d’un débat transparent sur les valeurs en jeu : santé publique, équité sociale, qualité de vie urbaine.
Repenser le transport montréalais, c’est reconquérir un pouvoir démocratique sur notre environnement quotidien. Cela exige d’inverser la logique actuelle : plutôt que d’adapter la ville à l’automobile, adapter nos déplacements aux impératifs de santé et de vivre-ensemble. Cette inversion ne se fera pas par la seule bonne volonté individuelle, elle nécessite des décisions politiques courageuses, capables de nommer les gagnants et les perdants de nos choix urbanistiques. La démocratie ne consiste pas à éviter les conflits d’intérêts, mais à les arbitrer ouvertement, en assumant que l’air que nous respirons ne saurait être un privilège de classe ou de quartier. C’est cette lucidité qui manque aujourd’hui à notre débat public.





