Chaque jour, des milliers de Montréalais et Montréalaises montent dans un autobus en espérant arriver à temps. Pour Jocelyne, mère monoparentale de Montréal-Nord, cette course contre la montre n’est pas qu’une question d’horaire : c’est une question de survie. Quand le 48 ne passe pas, c’est son emploi de préposée aux bénéficiaires qui est en jeu. Quand sa fille rate la correspondance vers son école secondaire, c’est toute la journée qui bascule. Une nouvelle étude sur la pollution atmosphérique à Montréal nous rappelle une vérité que ces familles vivent dans leur chair : un réseau de transport collectif fréquent et fiable ne sauve pas seulement du temps, il sauve des vies. Selon les chercheurs, une réduction des émissions liées aux déplacements pourrait éviter des centaines de décès prématurés chaque année dans la métropole.
Derrière ces chiffres se cachent des visages et des histoires que nous croisons chaque jour dans nos quartiers. Il y a Amadou, étudiant en technique infirmière, qui enchaîne trois autobus pour se rendre à son stage de nuit à l’hôpital. Il y a Francine, 72 ans, qui dépend du transport adapté pour ses rendez-vous de dialyse, mais qui attend parfois plus d’une heure dans le froid. Il y a ces jeunes mères poussant leur poussette dans des rues sans trottoir parce que le service d’autobus a été coupé dans leur secteur. Quand on parle de mobilité, on parle en réalité d’accès : accès aux soins, à l’éducation, au travail décent, à la vie communautaire. Pour ces personnes, l’auto n’est pas une option. Le transport collectif n’est pas un luxe, c’est un service vital.
Le coût humain de l’auto-dépendance et des réseaux défaillants est lourd et silencieux. C’est la fatigue accumulée de se lever deux heures avant tout le monde pour compenser les retards prévisibles. C’est l’angoisse de rater un rendez-vous médical parce que le métro est encore en panne. C’est l’isolement des aînés qui renoncent peu à peu à sortir de chez eux parce que se déplacer devient trop compliqué, trop hasardeux. C’est aussi la culpabilité des parents qui ne peuvent pas accompagner leurs enfants à leurs activités parascolaires faute de temps et de moyens. Cette réalité invisible gruge la santé mentale et physique de milliers de familles. Elle ronge aussi le tissu social de nos quartiers, où la solidarité se construit dans les déplacements partagés, dans les rencontres fortuites sur le quai du métro, dans la vie qui circule.
La pollution de l’air liée aux transports n’est pas qu’une question environnementale abstraite : elle affecte directement les poumons des enfants qui marchent le long des artères congestionnées, elle aggrave l’asthme, les maladies cardiovasculaires, elle pèse sur les budgets de santé publique déjà exsangues. Mais au-delà de la pollution, c’est toute l’organisation de la vie familiale qui dépend de la fréquence, de la fiabilité et de l’accessibilité des transports collectifs. Les familles à faible revenu, les personnes racisées, les femmes qui assument encore majoritairement la charge du care, sont celles qui paient le prix le plus élevé quand les réseaux défaillent. Investir dans le transport collectif, c’est reconnaître cette réalité et agir concrètement pour réduire les inégalités sociales de santé.
Aujourd’hui, nous savons que chaque autobus supplémentaire, chaque ligne de métro mieux entretenue, chaque correspondance facilitée contribue à sauver des vies et à redonner du temps et de la dignité aux familles. Les études le confirment, mais les usagers le savent depuis longtemps. La justice sociale passe aussi par la mobilité. Quand on investit dans un réseau de transport digne, fréquent et accessible, on ne fait pas que déplacer des gens : on leur redonne le pouvoir d’accéder à ce qui compte — le soin, l’éducation, le travail, la communauté. C’est une mesure de santé publique, c’est une mesure de justice. Et c’est urgent.





