Une récente étude montréalaise vient quantifier ce que les économistes de la santé publique répètent depuis des années: réduire les émissions liées au transport pourrait éviter des centaines de décès prématurés chaque année dans la métropole. Les chercheurs ont modélisé différents scénarios de réduction des polluants atmosphériques issus du trafic routier et leurs conclusions sont sans équivoque. Entre 200 et 400 vies pourraient être sauvées annuellement si l’on parvenait à diminuer significativement les émissions de particules fines et d’oxydes d’azote. Ces données s’appuient sur des corrélations établies entre la qualité de l’air et la mortalité cardiovasculaire et respiratoire, documentées par Santé Canada et l’Institut national de santé publique du Québec.
Au-delà du bilan humain, cette pollution représente un fardeau économique considérable pour notre système de santé. Chaque hospitalisation pour crise d’asthme aggravée par la pollution, chaque traitement pour maladie pulmonaire obstructive chronique, chaque intervention cardiaque liée à l’exposition prolongée aux particules fines coûte collectivement des millions de dollars. L’Institut canadien d’information sur la santé estime que les maladies respiratoires et cardiovasculaires liées à la pollution atmosphérique génèrent des coûts directs et indirects dépassant le milliard de dollars annuellement au Québec. Réduire les émissions du transport n’est donc pas qu’un enjeu environnemental: c’est un investissement en santé publique qui libérerait des ressources pour d’autres priorités.
Parallèlement, la dépendance à l’automobile représente une charge financière majeure pour les ménages québécois. Selon CAA-Québec, posséder et utiliser une voiture coûte en moyenne entre 9 000$ et 13 000$ par année, selon le modèle et le kilométrage. Cette somme inclut le carburant, l’entretien, l’assurance, l’immatriculation et le stationnement. Pour une famille à revenu modeste, cela représente facilement 20 à 25% du budget annuel, alors que ce même argent pourrait servir à l’épargne, à l’éducation ou à l’amélioration du logement. La transition vers des modes de déplacement alternatifs pourrait donc améliorer significativement le pouvoir d’achat de milliers de foyers, tout en réduisant leur exposition aux fluctuations du prix de l’essence.
Mais attention: électrifier massivement le parc automobile sans repenser l’aménagement urbain ne réglera qu’une partie du problème. Les véhicules électriques émettent certes moins de polluants atmosphériques locaux, mais ils occupent toujours autant d’espace, génèrent de la congestion, nécessitent des infrastructures routières coûteuses et produisent des particules fines issues de l’usure des pneus et des freins. Une ville avec un million de voitures électriques reste une ville congestionnée, où l’espace public est monopolisé par le stationnement et où les distances entre services restent incompatibles avec la marche ou le vélo. L’électrification doit s’accompagner d’une densification résidentielle autour des axes de transport collectif et d’une réduction de l’étalement urbain, sans quoi nous reproduirons simplement nos erreurs d’aménagement avec une motorisation différente.
Le calcul économique est pourtant clair: le coût de l’inaction dépasse largement celui d’un réinvestissement massif dans le transport collectif. Chaque dollar investi dans le métro, le tramway ou les voies réservées génère des bénéfices multiples: réduction des coûts de santé, gains de productivité liés à la diminution de la congestion, valorisation immobilière autour des stations, réduction des dépenses des ménages en transport. L’American Public Transportation Association estime que chaque dollar public investi dans le transport collectif génère environ quatre dollars de retombées économiques. À Montréal, le prolongement du métro ou l’ajout de lignes de tramway coûte cher à court terme, mais ce sont des infrastructures qui structurent le développement urbain pour cinquante ans. Face aux centaines de vies à sauver et aux milliards à économiser en santé et en dépenses des ménages, l’inaction coûte bien plus cher que l’audace.





