Une nouvelle étude vient de le confirmer: des centaines de décès prématurés pourraient être évités à Montréal si on réduisait les émissions liées aux transports. Mais derrière cette statistique froide se cache une violence systémique qu’on refuse encore de nommer: nos quartiers populaires servent de zones de sacrifice pour l’automobile. Pendant que les arrondissements riches verdissent et se pacifient, les familles ouvrières de Montréal-Nord, de Saint-Michel ou de l’est de la métropole respirent chaque jour les particules fines crachées par les corridors routiers qui traversent leurs rues. Ce n’est pas un hasard. C’est de l’urbanisme colonial qui concentre pollution, nuisances et maladies là où vivent ceux qui n’ont pas le pouvoir de dire non.
L’étude pointe du doigt les émissions de transport, mais elle révèle aussi une inégalité plus profonde: celle de l’accès à la dignité urbaine. Dans ces quartiers fragilisés, moins de verdure, moins de services de proximité, plus d’exposition aux gaz d’échappement. Les boulevards autoroutiers coupent les communautés en deux, les enfants jouent à l’ombre des échangeurs, et les îlots de chaleur explosent l’été pendant que les quartiers cossus profitent de leurs parcs ombragés. Cette géographie de l’injustice n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat de décennies de planification qui ont toujours favorisé la fluidité automobile au détriment de la santé des plus vulnérables.
On nous répète que la voiture, c’est la liberté. Mensonge. Pour des milliers de ménages montréalais, la dépendance à l’auto est une chaîne financière qui les étrangle. Essence, assurance, entretien, stationnement: une voiture coûte en moyenne 700 à 1000 dollars par mois. Quand tu vis en banlieue parce que le logement au centre-ville est devenu inaccessible, quand le transport en commun est inexistant ou dysfonctionnel, tu n’as pas le choix. Ce n’est pas de la liberté, c’est de la contrainte déguisée. Et cette contrainte enrichit les pétrolières pendant qu’elle appauvrit les familles qui peinent déjà à joindre les deux bouts.
Puis il y a le temps. Le temps perdu dans les bouchons, ce vol quotidien de dignité. Deux heures par jour coincé dans le trafic, c’est dix heures par semaine arrachées à tes enfants, à ton repos, à ta vie. C’est l’impossibilité de t’impliquer dans ton quartier, de militer, de créer, de respirer. Cette perte d’autonomie sociale n’affecte pas également tout le monde: elle frappe d’abord ceux qui vivent loin des centres d’emploi, ceux qu’on a repoussés aux marges par la spéculation immobilière. L’auto n’est pas un symbole de réussite, c’est le symptôme d’un système qui te vole ton temps pour te vendre de l’essence.
La responsabilité est claire: des décennies de sous-investissement dans le transport collectif, des gouvernements qui ont préféré élargir les autoroutes plutôt que de construire des métros, des élus complices d’un modèle urbain écocidaire. Aujourd’hui, on sait que chaque réduction des émissions de transport sauve des vies. Alors pourquoi tarde-t-on encore? Parce que toucher à l’hégémonie de l’auto, c’est remettre en question tout un ordre social fondé sur la ségrégation spatiale et l’enrichissement privé. Il est temps d’exiger la justice environnementale: des quartiers respirables pour tous, un transport collectif gratuit et efficace, et la fin du sacrifice des plus pauvres sur l’autel du profit automobile.





