Chaque matin, des milliers de personnes traversent l’enfer asphalté de Notre-Dame Est. Nids-de-poule qui détruisent les amortisseurs, autobus bondés qui n’arrivent jamais à l’heure, files interminables de voitures coincées entre deux chantiers éternels. Ce n’est pas un simple problème d’entretien routier : c’est le symptôme d’un abandon politique systémique. Pendant que les quartiers riches se dotent de rues verdoyantes et de pistes cyclables design, l’Est montréalais continue de payer la facture invisible de décennies de négligence. Cette taxe quotidienne — en temps, en argent, en santé mentale — frappe d’abord les travailleuses et travailleurs qui n’ont pas le luxe du télétravail, les familles monoparentales qui jonglent avec trois horaires, les personnes âgées isolées qui attendent l’autobus sous la pluie.
La dégradation de Notre-Dame Est raconte l’histoire d’un modèle urbain en faillite. L’étalement sans fin a transformé Montréal en ville-autoroute, où chaque décision d’aménagement renforce la dépendance à la voiture individuelle. Pendant ce temps, le transport collectif agonise sous les coupes budgétaires et le sous-financement chronique. Les décideurs, confortablement installés dans leurs bureaux du centre-ville, dessinent des plans qui ignorent les réalités des quartiers populaires. Résultat : des infrastructures qui servent les flux de marchandises plutôt que les humains, des artères congestionnées qui empoisonnent l’air, des espaces publics transformés en non-lieux hostiles où personne ne veut vivre.
Et quand une rue devient invivable, ce sont les plus vulnérables qui en subissent les conséquences directes. Le long de Notre-Dame Est, des campements de personnes sans-abri témoignent d’une double crise : celle du logement abordable et celle des espaces publics abandonnés. Ces présences invisibilisées par les médias mainstream révèlent la violence d’un système qui préfère criminaliser la pauvreté plutôt que d’investir dans la dignité. Les nids-de-poule ne sont pas qu’un désagrément : ils sont le symbole d’une infrastructure sociale effondrée, où la mobilité devient un privilège de classe et où l’accès à la ville se paie au prix fort.
Refaire Notre-Dame Est, ce n’est pas juste poser de l’asphalte neuf. C’est repenser radicalement notre rapport à l’espace urbain. Il faut un corridor de transport collectif électrique et fréquent, des pistes cyclables protégées, des trottoirs élargis, des arbres qui rafraîchissent l’été et absorbent le carbone. Il faut du logement social dans chaque projet de redéveloppement, des commerces de proximité qui ne sont pas des franchises, des espaces verts accessibles à tous. Il faut une requalification urbaine qui place la résilience climatique et la justice sociale au cœur des décisions, pas les profits des promoteurs immobiliers. Ça demande de l’argent, oui, mais surtout du courage politique et une rupture avec la logique néolibérale qui a produit ce désastre.
Refaire une rue, c’est ultimement choisir un modèle de société. Veut-on continuer à construire des villes pour les voitures et le capital, ou des villes pour les humains et le vivant? Notre-Dame Est est un test de démocratie locale : qui décide, pour qui, et selon quels critères? Les résident·es de l’Est méritent mieux qu’un replâtrage cosmétique. Iels méritent une transformation qui leur redonne le pouvoir sur leur environnement, qui reconnaît leur droit à la ville et qui rompt avec des décennies d’exclusion. La rue peut devenir un lieu de vie, de rencontre, de résistance — à condition qu’on arrête de la traiter comme un déchet urbain. Le miroir que nous tend Notre-Dame Est reflète nos priorités collectives. Il est temps de changer ce que nous y voyons.





